Je suis partie en reportage à Dakar pendant trois semaines. La première étape d’un projet que j’espère plus long, dont je vous parle sur madmoiZelle.com.

Assise sur un banc de cordes, les pieds dans le sable. En fond sonore une radio qui diffuse péniblement un air de reggae usé, mélangé au son d’une guitare que l’on gratte à quelques mètres de là.

Dakar peut être douce finalement. La ville, que j’avais trouvée étouffante à mon arrivée, a comme fini de me submerger. Elle m’embrasse désormais.

Cet après-midi a été rythmé par les remous des vagues et les mots de l’immense Mariama Bâ, m’offrant une dissection au scalpel de la société sénégalaise. Je vois se dessiner au fil des lignes le cœur de ce monde dans ce qu’il a de plus beau et de plus hideux. Un monde dans lequel j’ai évolué ces 20 derniers jours.

Paisiblement, je laisse couler mes dernières heures de tranquillité dans ce pays. Je savoure.

La fin de cette première étape approche à la fois dangereusement, car elle signifie un nouveau départ pour l’inconnu, et paisiblement, car j’ai finalement trouvé un rythme ici.

Je suis satisfaite. Bien sûr, tout n’est pas parfait, comme je m’y attendais trouver des jeunes femmes prêtes à me confier avoir eu recours à l’avortement s’est révélé quasi-impossible.

À la place, j’ai hérité des témoignages de celles qui ne peuvent pas y avoir recours. Celles qui perdues dans leurs campagne ont soit fait vœu de chasteté, soit « accepté » de devenir fille-mère.

Je me suis laissée inspirer par celles qui entreprennent, qui ont décidé d’envoyer valser les conventions et de se revendiquer indépendantes.

J’ai écouté celles qui ayant fui leur pays, tentent d’inventer une vie jour après jour au cœur de Dakar-la-bouillante.

J’ai échangé avec ceux et celles qui veulent désengourdir les esprits et d’autres qui fabriquent des chevaux de Troie télévisuels.

J’ai retranscrit les récits de celles qui indignées d’avoir découvert ce qu’on avait fait à leur intimité, envisagent de se lever ou le font déjà pour dénoncer ces barbaries.

J’ai visité l’antre de l’excellence au féminin, perdue sur une île presque intégralement dédiée à la mémoire de la traite négrière.

J’ai recueilli les paroles d’une figure du féminisme sénégalais, brûlante de colère devant ce « retour de bâton conservateur ».

Autant d’histoires qu’on a accepté de me confier. Autant de confidences recueillies à l’ombre d’une toile cirée ou au fond d’un kebab, après avoir arpenté à pied ou en taxis jaunes et noirs des rues ensablées. Et c’est déjà bien.

Chacune de ces conversations est devenue l’occasion de rencontrer des personnalités éblouissantes, résilientes, spontanées, introverties, engagées et engageantes… Et tellement plus que ça.

Je suis incapable de les compter, au même titre que les numéros que j’ai ajoutés à mon répertoire et que les promesses que j’ai eu envie de faire à chaque fois.

Des « je reviendrai » qui restent coincés dans la gorge. Immobilisés entre la volonté farouche de ne pas faire d’adieux et la conviction qu’il me sera impossible de retrouver chacun des visages croisés au cours de ces trois semaines. Surtout si l’on considère que le chemin va se poursuivre ailleurs dans les mêmes conditions.

Reste, pour ravaler cette pointe d’amertume, l’infinie gratitude de vivre au XXIème siècle. Un âge où la couverture réseau s’étend désormais aussi sur les villages casamançais. Un âge où les poches des jeans délavés et des boubous colorés sont déformées par le poids des smartphone de Dakar à Bandjikaki.

Reste aussi cette voix qui murmure que j’ai utilisé le poids de mes propres attentes comme on le ferait de la force d’un adversaire. Plutôt que de m’immobiliser, je m’en suis servi pour remporter le combat : ma propre exigence m’a propulsée en avant plutôt que clouée au sol.

J’ai fait le premier des pas qui vont se succéder sur le sable, au coin des rues, sur les tapis roulants des aéroports des quatre coins du monde. Et la bonne nouvelle, c’est que je suis déjà entrain de faire le second.

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