Ce soir, hier, tous les jours depuis des semaines on assiste à ce qui se passe à Alep, en Syrie en général, avec des yeux grands ouverts et embués de larmes. Des yeux hier soir rivés sur nos fils twitter où apparaissaient les uns après les autres les messages de détresse, les derniers appels à l’aide, l’incompréhension qu’aucun secours ne soit apporté.

Et les Adieux. Des adieux de personnes qui savent qu’elles vont mourir. Sous les bombes, d’une balle, ou d’un coup de poignard qui sera porté par les soldats de Bachar al-Assad. Elles savent que sans doute, elles ne survivront pas aux prochaines heures.

Et de notre côté de l’écran, la honte. Que l’on n’ait pris aucune mesure pour éviter ce massacre, sinon des mots qui se heurtent à des murs, qui résonnent dans le vide. Que dans un pays comme le nôtre, des candidats à la présidentielle soient capables d’applaudir en constatant ce qu’il se passe. De dire que oui, bombarder des civils est la solution. De soutenir les russes, les iraniens, de soutenir Assad qui assassine des enfants. Au moins 13 d’entre eux ont été exécutés ces dernières 48h d’après l’ONU. Et ces personnalités politiques font tout cela avec fierté en plus, la tête haute, « droits dans leurs bottes ».

Exécutés. Enfants. J’écris ces mots qui sont pourtant totalement antinomiques l’un à côté de l’autre. Et après la honte et l’impuissance c’est la colère qui surgit.

« Il faudra vous blinder, vous armer. »

Dans un sens, je comprends la nécessité de cette injonction qui nous est faite, en temps qu’étudiants en sécurité internationale. Ce n’est pas comme si c’était la première horreur qu’on échouait à éviter. Et si on veut faire son travail, mieux vaut ne pas être totalement abattue par de telles ignominies.

Mais faire son travail, dans ces conditions ? Je ne veux pas m’habituer à cette horreur. Je ne veux plus ajouter sur la pile des échecs de l’ONU, de l’Europe, de la diplomatie de nouveaux massacres, en haussant simplement les épaules. En ayant un regard vide qui dit que de toutes façons, dans ces conditions, on ne pouvait pas empêcher ces infamies.

A chaque fois, on veut tirer les leçons. On prononce de grandiloquents « plus jamais ça » d’un air fier, déterminé. Et pourtant ça recommence, incessamment.

Dans cette salle de cours l’autre jour, on a bien compris qu’il ne s’agissait pas tant de résoudre des conflits que de gérer leurs niveaux de violence, de faire son possible pour les endiguer, face à tant de complexité et de blocages sur lesquels on a rarement réellement la main. Ce qui a suivie était ce conseil, celui de nous habituer, en somme, qui me fait peur en réalité. Je ne veux pas m’habituer, je ne veux pas normaliser tout ça. Et puis l’une d’entre nous a posé une question. « Mais, est-ce que vous avez de l’espoir ? Est-ce que parfois, des choses se passent bien ? »

La réponse est ironique autant qu’elle est juste. Pour nous dire que parfois des résolutions de conflit se passent bien, c’est l’exemple du Burundi qui a été pris. Il y a 10 ans de cela, le Burundi était en crise, et les négociations avaient permis d’apaiser le pays et de procéder à une transition. Mais aujourd’hui après 10 ans de paix, on constate de nouveaux massacres. Éternel recommencement ? Les exemples ne manquent pas.

Et pourtant, on est là. Je vois bien qu’on n’a pas perdu notre capacité d’indignation. Il nous reste au moins cela : les mots pour dire notre colère et notre révolte, même si la réalité est qu’ils paraissent bien faibles pour qualifier ce qu’il se passe. Ne reste qu’à mettre en place notre capacité d’action, en espérant très fort, peut-être de manière utopique, ne pas être aussi inutile que ce que l’on ressent aujourd’hui.

Edit : Ce soir, un accord vient d’être trouvé entre les rebelles et les russes. Une évacuation devrait être possible dans les prochaines heures. Aura-t-elle réellement lieux ? Et si oui, vers où, étant donné que le régime ne devrait pas s’arrêter à Alep dans sa reconquête ? Est-ce qu’il s’agit seulement de « repousser l’échéance » ?

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