En tant qu’étudiante à Sciences Po, je suis consciente d’être privilégiée quand à mon insertion sur le monde du travail. Pour preuve, l’enquête annuelle sur l’insertion des diplômé.e.s de Sciences Po qui est parue il y a quelques jours. Elle porte sur les diplômé.e.s en 2013 et globalement les chiffres sont stables par rapport aux années précédentes. 77% des diplômé.e.s ont choisi l’entrée sur le marché du travail et 81% d’entre eux et elles ont trouvé un premier emploi en moins de 6 mois. Ils et elles sont encore 67% à obtenir des emplois stables (70% l’année précédente), et sont rémunéré.e.s 43 000 euros bruts annuels en moyenne. Il n’y a pas à se plaindre quand on connaît le contexte économique.

Mais merde.

Il faut croire que même avec un diplôme comme celui-ci, je ne sois pas protégée contre les inégalités professionnelles. Et ça me met en colère. Les hommes sont 84% à trouver un emploi dans les 6 mois qui suivent l’obtention de leur diplôme, c’est 80% pour les femmes. Quant aux écarts de salaires, la rémunération brute annuelle moyenne des femmes diplômées de Sciences Po est de 37 096€ contre 52 569€ chez les hommes. Rien que ça.

Ecarts de salaires

Alors oui, toutes et tous ne font pas le même métier, et cela a forcément une influence sur les salaires (même si ça n’explique pas tout à mon avis). 12% des hommes ont un emploi dans la banque, la finance ou l’assurance contre 8% des femmes, 18% d’entre eux travaillent dans l’administration et le secteur public alors que seulement 13% d’entre elles choisissent cette voix. Parallèlement elles sont 10% à se diriger vers la communication contre 4% des hommes et 6% vers la recherche et l’enseignement quand les hommes ne sont que 2%.

Répartition par secteurs

Quand on regarde quels masters promettent les meilleures rémunérations, on obtient cela* :

Master/Ecole Rémunération brut annuelle moyenne des diplômés (en euros)
Affaires Publiques 35 700
Finance et stratégie 50 200
Ecole de Communication 36 000
Ecole doctorale 40 000

Les seules grosses différences se situent dans le secteur de la finance, celui de la communication et celui de la recherche. Mais alors vient une autre question : pourquoi les femmes sont-elles moins nombreuses dans la filière de la finance alors qu’elles sont plus présentes dans le domaine de la recherche et celui de la communication ? Epargnons nous les arguments essentialistes de type « La finance est un monde de requins, les femmes sont plus douces et sensibles, elles se feraient écrasées en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ».

Non. Stop. Merci.

On pourrait croire que ce n’est qu’une question de choix, que c’est nous après tout qui décidons de nous orienter vers certains secteurs plutôt que d’autres. Mais le fait est que cette tendance n’est pas anodine et surtout pas naturelle. Parce qu’effectivement, depuis qu’on est petites, l’environnement dans lequel nous grandissons nous assaille de messages selon lesquels nous nous devons d’être douces et fragiles, et qu’en plus, on n’est pas vraiment faites pour tout ce qui est maths. Alors la finance ou la banque, n’en parlons pas.

Le vrai problème, il est en réalité dans l’autocensure qui peut s’exercer chez nous. Parce que même si nous sommes intéressées par ces postes, nous avons peur – souvent inconsciemment – de ne pas y arriver. Parce qu’on a peu de modèles, parce qu’on sait trop quels préjugés vont s’exercer sur nous à l’embauche, parce que finalement d’autres voix semblent plus faciles, que sais-je encore. Et si par bonheur nous parvenons à obtenir ce poste, dans la voix que l’on voulait, on ne nous a pas non plus appris à nous battre pour obtenir le salaire correspondant (et de toutes façons, ils ne sont pas trop disposés à nous donner celui qu’on mérite : parce qu’il y a cette vielle idée du salaire « d’appoint » même si elle tend à disparaître, parce qu’on est susceptible de partir en congés maternité, etc.).

Sciences Po en profite tout de même pour annoncer la mise en place d’ateliers destinés à aider les jeunes femmes à se préparer à l’entrée dans le monde professionnel et à mieux appréhender les négociations de salaires. C’est bien. Mais ça ne rattrapera jamais tout le (mauvais) travail qui a été fait en amont. Alors si pour commencer, on faisait attention aux histoires qu’on raconte aux enfants (mais aux adultes aussi), aux publicités, à ce qui est dit dans les médias ? Si on faisait, tous ensemble et petit à petit un travail de déconstruction de tous ces stéréotypes genrés, ça irait beaucoup mieux dans le futur je pense. Et pas seulement pour les diplômées de Sciences Po, mais aussi pour tou.te.s celles et ceux qui auraient potentiellement envie de se diriger vers un secteur autre que celui que la société leur dicte.

PS : J’en profite pour dire que si les inégalités professionnelles touchent toutes les femmes, certaines sont plus discriminées que d’autre parce qu’elles cumulent d’autres types d’oppressions avec le sexisme, comme le racisme par exemple. C’est ce qu’on appelle l’intersectionnalité, j’essaierai sans doute d’en parler mieux un jour.

* Je n’ai pas retrouvé le document originel de Sciences Po qui listaient ces chiffres, donc je me suis servie de cet article de La Péniche, journal étudiant de Sciences Po.

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